La vie des hortillons d’antan

 

Les Hortillons de la belle époque et d’après guerre

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Le costume

L’Age d’or des Hortillons (du moins la plus documentée ) eut lieu vers la fin du 19ème siècle avec le boom démographique d’Amiens jusqu’aux alentours de la première hortilmale_smallguerre mondiale.Les hortillons se mariaient entre eux et à l’intérieur de cette caste, une hiérarchie était déjà bien présente (, les hortillons étaient divisés en 3 classes : la 1ère classe, payée 7 livres, la seconde 5 livres et la 3ème 50 sols ).Laborieux, économes jusqu’à l’avarice, leur amour de la propriété était poussé au plus haut degré. Ils ne fréquentaient pas les autres habitants d’Amiens et retournaient  préparer leurs cultures. L’énorme avantage de l’hortillon était son économie au chargement  avec quelques gestes seulement : mettre la manne dans le bateau et la décharger place Parmentier et sans frais de transport.

Côté vestimentaire , l’homme portait un costume qui rappelle l’habit français en usage au début du XVII ème siècle. C’était un gilet bleu, une veste de laine ou une large camisole de laine rouge, un haut de chausse noir et des guêtres. Il portait de préférence

une grande veste bleue à basques et un pantalon de même couleur. Un chapeau rond de feutre lui couvrait la tête. A part de production des légumes, cà arrivait bien sûr que l’on pêche aux brochets ou à l’anguille,

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Ch’ cautron et Capeline

qu’on participe à la « chasse aux cygnes » c’est -à-dire une grande promenade suivie d’une colation chaque 1er mardi du mois d’Août ou que l’on s’y promène pour 25 centimes avec sa barque pourvue de marquise en draps supportée par des perches au milieu des guinguettes.

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Côté vestimentaire, l’été l’hortillonne portait un jupon court et un gros tablier gris, portait en été une coiffe blanche « la capeline », dont les petites avancées en bois maintenaient une avancée en tunnel, pour la protection solaire.Quand le temps se gâtait, elle couvrait ses cheveux d’un foulard à rayures ou d’un mouchoir à carreaux la « marmotte » enroulée d’un turban. Ch’cautron était également de mise, un grand tablier

souvent bleu  qui lui protéger les genoux et les salissures. L’ hortillonne travaillait autant que les hommes au champ. Elle bâchait, chargeait le fumier, préparait les légumes sur le marché, les disposait dans les mannes et le bateau. Elle se réservait le privilège de la vente sur le marché, avec une ardeur et une richesse pittoresque de la langue picarde comme en témoigne le poète picard Edouard David « Ach’ martché su l’ieu ».

A cette époque, des familles du nom « aux Arondes » ou Azéronde, les Castelains devenus Catlains, les Fisseaux, les Boutés, les Lenoirs, les Guérards, les Létocarts représentaient nos originaux maraîchers.

Le déroulement d’une vente au marché sur l’eau

 

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Le déroulement du marché sur l’eau Place Parmentier

Avant 1884, la vente des « herbes » se faisaient le long de la rue des Poirées, (c’est-à-dure rue Fernel) et pour les herbacées, le long du Don , sur la place des Huchers, et dans la rue des Rinchevaux jusqu’à la chaussée Saint-Leu pour les autres légumes, puis le marché s’est déplacé Place Parmentier, création d’urbanisme en 1875.Après cette date, le marché eut lieu sur la place Parmentier sous la grande silhouette dentelée de la cathédrale, les vendeurs s’y installent à l’aurore naissante. La veille, en flottille serrée, les longs bateaux chargés de mannes descendent la Somme, sous les rayons dorés du couchant. Au siècle denier, 150 bateaux portant chacun une centaine de mannes, s’alignaient le long du quai ou des bottes de radis, navets, laitues, artichauts, oignons, carottes, de choux, de betteraves.

En 1900, on recense 200 familles, c’est là parmi les multiples marchés de l’époque que les mardis, jeudis et samedi les hortillons « font la marée » c’est-à-dire le marché là ou les prix montent ou descendent comme le phénomène naturel. C’est le moment ou la réputation est grande, on vient des 4 départements.

 

C’est alors souvent les premières heures de l’après – midi la veille que les bateaux glissent le long du canal. Le bateau est chargé « à rond » d’une demi heure à une heure tôt le matin.

Le marché sur l'eau

Les hortillons avant le pont de Cange

Ainsi toute la matinée, courbées sur la terre, hommes et femmes remplissent des mannes pour les empiler sur leurs barques à rond, c’est-à-dire à ras bord ( chaque barque peut transporter jusqu’à 2 tonnes avec de la tourbe ou du fumier mais beaucoup moins avec des légumes. Puis ils recouvrent ses légumes d’une bâche ou de roseaux et arrosent ses légumes pour les rafraîchir).

L’hortillonne, rentre le soir, fait son ménage et prépare le repas du soir. L’hortillon met sa bicyclette sur sa barque, il en aura pour une petite heure. Il perche alors jusqu’au canal, puis sort la pelle ( un gouvernail) sur le canal de la Somme. Il en passera ainsi une centaine avant la nuit. Il passe alors le pont Beauvillé et trouve le traditionnel bouchon du pont de Cange. Coques à coques, les bateaux battent toutes la largeur du fleuve.L’hortillon remonte à vélo chez lui, sous la coassement des grenouilles et l’hortillonne ira se coucher tôt car demain, c’est la marée

Le lendemain, à la lueur des becs à gaz, les « cloches « déchargent les bateaux et dispensent la cargaison sur la largeur de 3 mannes. Demain l’hortillonne leur donnera un coup à boire.Sur la place Parmentier, deux agents de la ville font les cents pas, au milieu des nazus ( les petits garnements de Saint-Leu) qui courent sous les marroniers, les ouvrières sortant de la fabrique de chaussures Hunnebelle ou de la tannerie Châtelain, des ouvriers de la menuiserie du Père Duchêne, et des clochards qui viennent décharger pour quelques sous.Toute la nuit, la présence des agents de la ville  suffit à décourager les chapardeurs.

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au pied de la cathédrale

Il fait encore noir et notre maraîchère enfourche son vélo et roule vers la place Parmentier. Il est 3h du matin et selon ce qu’il y a vendre un peu plus tôt ou un peu plus tard. Puis elle reste assise sur sa chaise les légumes à ses pieds et derrière elle. Elle ne vend pas aux particuliers, ce seraient trop long pour elle, seulement aux commerçants et aux revendeurs. Mais rien ne se fait tant que la cloche agitée par le gabelou ( le placier) s’agite en attendant on discute ferme la qualité et les prix. On revend donc . Le placier en uniforme qui vient percevoir ses droits. Les petits sœurs des pauvres viennent demander l’aumône et les marchands de cafés ambulants très appréciés des hortillons lorsque soufflent la bise de mars ou de novembre.Pour les clients, ce sont principalement des femmes ouvriers ou des bourgeoises économes mais pas aveuglés par les belles étiquettes de la publicité et qui connaissent très bien la qualité du produit.Le marché fini, au retour pour remonter le fleuve, l’hortillon passe une corde sur l’épaule et remonte sa barque, certains « assistants » en remontant  jusqu’à 6 pour recevoir son litre d’ alcool. Pendant ce temps, les revendeurs se dirigeaient vers les faubourgs industriels de Corbie, d’Albert, de Villers-Bretonneux, d’Ailly-sur-Somme, de Flixecourt, des wagons partaient également vers le nord pas de calais.

La culture

 

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La saison de production dure 9 mois, avec des périodes de pointe ou il faut semer, entretenir, arroser et récolter en même temps. On s’organise en fonction de la croissance de la plante, des conditions climatiques, des primeurs. C’est durant cette période qu’on travaillait 18 heures par jour en haute saison et le maraîcher gardait la réputation d’un homme très dur à la tâche.Ils offrent une gamme large de légume, sans se concentrer sur deux ou trois produits : laitue, chou-fleur, scarole, radis, céleri, navet, poireau. Ceux-ci étaient lavés dans un puchoir, un hangar à même l’eau des rieux.Ensuite viennent carotte, chou frisée, mâche, haricot, oignon, betterave rouge, pomme de terre, potiron, courgette, persil, tomate (sous-serre) et même le topinambour. Quelques fleurs également à faible échelle comme la pensée, le chrysanthème, le géranium, le pétunia, plante à massif pour satisfaire la demande des consommateurs.Certains sont plus spécialisés. D’autres se concentrent sur quelques produits pour donner aux grossistes.

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Un plan des cultures

Les Ports à fumiers ou ports à fien furent une étape obligatoire pour amender leurs terres. On les prenait au port de Camon, à la Neuville, à la planquette , chaque zone ayant le sien. Très tôt, les hortillons comprirent l’intérêt de porter attention aux composts. On mettait alors du fumier de cheval mais surtout du substrat provenant des cultures de champignons en carrière et plus particulièrement des restes : le fumier de corps de meule. Les champignonnières de l’Oise fournissaient alors les hortillons en fumier (« euch fien », comme on l’appelle en picard), par chemin de fer. Le fumier arrivait alors en gare d’Amiens, d’où des camions partaient pour ravitailler les hortillons. Les hortillons prenaient alors leurs barques et pendant 2 à 3 semaines, ils épandaient le tout. Ce fumier donnait alors des rendements plus élevés et des légumes plus sains et les pertes n’étaient que de 5 à 10%.La période hors –saison couvre de Décembre à Février. L’hortillon procède alors à l’entretien du matériel et des chassis. On prépare également la terre et les premiers semis. Certains coulaient leurs« bateaux à cornets » pour mieux les conserver. Cette période étaient surtout le moment de procéder au curage et au faucardage des rieux et fossés. Cette tâche était à l’époque organisée par un capitaine et ses lieutenants puis reprise par l’Association dite forcée de loi 1902. On utilise alors le louchet, la batte qui formaient alors de jolies bases pyramidales. A noter également que le grand louchet et l’extraction de la tourbe n’était pas en reste.

 

 

Après la guerre

 

 

Emblème officeux de Hortillons

Un emblème officieux du métier

Mais l’intrusion de la mécanisation des transports et des récoltes firent que les hortillons durent faire face à une compétition avec les grossistes qui leur sera fatale. En effet les légumes du sud de la France arrivent alors en moins de 17 heures et arrivent à maturité plus tôt que les leurs.En 1937-38, plusieurs tentatives furent faîtes pour fonder une coopérative qui se soldèrent toutes en un échec à cause du caractère individualiste des intéressés. Une position qui sera très regrettée par la suite. Avant la guerre, 120 bateaux remplies pouvaient être vendues, en 1972 30 ne le seraient pas car la concurrence joue plus et les commerçants se déplacent plus pour acquérir les légumes au plus bas prix. Les vendeurs achètent aux grossistes et sont livrés à domicile.

L’après seconde mondiale guerre voit aussi l’apparition des engrais et les hortillons utilisent également des graines prétraitées, les insecticides et tous ces produits, plus ou moins nocifs, qui rend la culture rentable, bien que le fumier donnait des rendements plus élevés et des légumes plus sains. Les pertes n’étaient que de 5 à 10%, alors que pour l’engrais de 20 à 50%. La culture aux engrais, obligent à changer de semences tous les 2 ou 3 ans. ( ces chiffres ont été donnés par un hortillon de l’époque ). Ainsi bien plus en 1972, le fumier coûte 4 fois plus cher et l’épandage de l’engrais ne se fait qu’en 2 à 3 jours.

L’hortillon est, à sa manière, un artisan qui vit de ses mains. La petite surfrace des aires interdit une exploitation industrielle. Le coût d’une machine est élevé et le prix d’un bateau l’est 50 fois .Les débouchés sont plus rares avec le développement des moyens de transport de Bretagne, de l’Ouest, du midi, ou d’Egypte. Ils doivent donc produire plus, il augmente la superficie des cultures et ces terres ne permettent pas l’emploi de gros engins motorisés. Ainsi seules les motoculteurs et les tracteurs de 25 ch sont présents.Avant un hortillon pouvait fournir en tous légumes, maintenant ils se cantonnent à 5 ou 6 articles, pour produire de façon abondante quand ils sont chers.

De plus comme le métier est dur, cela rebute les jeunes. Beaucoup d’hortillons ont disparu et la SNCF toute proche a pris beaucoup d’emploi. Travailler à deux, même le dimanche, jusqu’à 14heures certains jours est peu engageant. De même l’émancipation de la femme et les opportunités de l’école font que les femmes préfèrent se marier et travailler ailleurs.

 

Le marché sur l'eau en 1969

Le marché sur l’eau en 1969

Alors on abandonne les melons, fruits, les choux. On cultive ainsi sur un dixième des terres pour cultiver sur de plus grandes surfaces(1.4 ha en moyenne par maraîcher) à l’époque 60 ares.De même quand les aires des hortillons s’étendent, la longueur des rieux à entretenir augmente. Cela prend du temps d’autant plus que ces rieux s’envasent de plus en plus vite à cause de constructions multiples, du tout à l’égoût et des déversements industriels dans la Somme. A cause de cette pollution, les hortillons n’ont pas  le droit de laver leurs légumes dans l’eau. Il faut donc creuser un point d’eau ou utiliser le château d’eau communal. C’est L’association de 1902 organisé par Raymond Goût ou son prédécesseur qui entretient les rieux principaux (17km)  et les propriétaires de l’époque doivent alors une redevance de 66 centimes par are en 1972.En 1966, seules une vingtaine viennent faire la marée en fourgonnette et le matin, il y avait 2 bateaux d’hortillons à quai ou déjà l’animation y est médiocre. Le métier était fini.

En 1969, ce sont encore les Goûts, les Huyghens, les Despré, les Vermeulen, les Robillard, les Parmentiers qui représentaient l’Hortillon. En 1972, il n’y en avait plus que 4 en pleine activité et 6 en semi-activité (ceux qui attendent la retraite). Dans le secteur sud-Ouest ( vers longueau), un seul reste actif. Comme on le dit c’est surtout la vente directe qui les fait tenir.

Si vous souhaitez connaître la vie des maraîchers d’aujourd’hui, rendez vous dans la section témoignages d’Hortillons d’aujourd’hui.

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